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Les technologies quantiques gagnent peu à peu en maturité
Les technologies quantiques passent progressivement du domaine de la R&D à la phase d'industrialisation qui va se traduire par la mise sur le marché de puces, de capteurs et de systèmes de communication sécurisée.

Pendant des années, les technologies quantiques sont restées largement cantonnées aux laboratoires universitaires et aux programmes de recherche gouvernementaux. Cette situation commence à évoluer. Les processeurs, capteurs et systèmes de communication sécurisée quantiques progressent peu à peu vers leur phase de développement commercial, soutenus par les financements publics, les investissements des entreprises et les avancées dans la fabrication des semi-conducteurs.
Le secteur n’en est encore qu’à ses débuts. Les ordinateurs quantiques doivent encore démontrer leur valeur commerciale à grande échelle, tandis que de nombreux systèmes restent coûteux et difficiles à exploiter. Les capteurs et les technologies de communication quantiques sont plus avancés pour certaines applications, mais doivent eux aussi relever des défis en matière de coûts, de fiabilité et d’intégration.
Le marché ne doit donc pas être considéré comme un secteur progressant à un rythme uniforme. Les puces, les capteurs et les communications quantiques suivent des trajectoires différentes en vue de leur commercialisation.
Le marché en chiffres
Les estimations du marché varient, car les cabinets d’études ne définissent pas tous le secteur quantique de la même manière. Intel Market Research évalue le marché mondial de l’électronique quantique à 1,45 milliard de dollars en 2025 et prévoit qu’il atteindra 4,78 milliards de dollars d’ici 2034, soit un taux de croissance annuel composé de 14,3 %. Cette estimation englobe les composants et systèmes électroniques utilisés dans l’informatique, la détection et les communications quantiques.
McKinsey présente des perspectives plus larges. Le cabinet estime que les entreprises spécialisées dans l’informatique quantique ont généré plus de 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires dans le monde en 2025, un montant qui pourrait atteindre 4,4 milliards de dollars d’ici 2028. À l’horizon 2035, McKinsey estime que le marché cumulé de l’informatique, des communications et de la détection quantiques pourrait représenter entre 60 et 100 milliards de dollars. L’informatique quantique pourrait à elle seule peser entre 43 et 71 milliards de dollars.
L’écart entre ces chiffres s’explique par la différence de périmètre retenu. Certaines études comptabilisent uniquement le matériel et les composants électroniques quantiques, tandis que d’autres incluent les logiciels, les services cloud et d’autres maillons de la chaîne d’approvisionnement.
Les puces quantiques sortent des laboratoires
Les puces destinées à l’informatique quantique concentrent l’essentiel de l’attention sur ce marché. Contrairement aux processeurs conventionnels, qui utilisent des bits binaires, les processeurs quantiques reposent sur des qubits. Un qubit est l'unité de base de l'information en informatique quantique, équivalent au bit classique mais régi par les lois de la physique quantique. Dans des conditions appropriées, ceux-ci peuvent traiter l’information selon des principes susceptibles de permettre de résoudre certains problèmes complexes plus efficacement que les ordinateurs classiques.
Parmi les applications envisagées figurent la découverte de médicaments, le développement de matériaux, la modélisation financière, la logistique et l’optimisation industrielle. Ces perspectives ont incité les entreprises et les gouvernements à consacrer des ressources considérables à la recherche en informatique quantique.
IBM, Google, Intel, Microsoft, Quantinuum, IonQ et Rigetti Computing comptent parmi les entreprises qui développent des technologies quantiques. Leurs systèmes reposent sur différentes technologies, notamment les circuits supraconducteurs, les ions piégés, les atomes neutres, la photonique et les qubits de spin sur silicium. Aucune approche ne s’est encore imposée comme norme industrielle.
Les progrès sont souvent présentés en fonction du nombre de qubits, mais un processeur de plus grande taille n’est pas nécessairement plus performant. Les taux d’erreur, le temps de cohérence, la connectivité et la précision du contrôle sont tout aussi importants. Un processeur doté de nombreux qubits instables peut se révéler moins performant qu’un système plus petit capable d’effectuer des calculs avec davantage de fiabilité.
Les qubits sont extrêmement sensibles à la chaleur, aux vibrations et aux interférences électromagnétiques. De nombreux processeurs quantiques doivent fonctionner à des températures proches du zéro absolu, ce qui nécessite des équipements de réfrigération et de contrôle coûteux. Même de faibles variations dans les procédés de fabrication peuvent affecter leurs performances.
Pour les fournisseurs de semi-conducteurs, toutefois, les opportunités dépassent largement le seul processeur. Les systèmes quantiques nécessitent des amplificateurs à faible bruit, des puces de contrôle cryogéniques, des composants photoniques, des interconnexions spécifiques et des solutions de packaging adaptées. Ces technologies associées pourraient constituer des marchés importants avant même que les ordinateurs quantiques ne deviennent commercialement viables.
À court terme, la plupart des entreprises accéderont aux processeurs quantiques par l’intermédiaire de plateformes cloud plutôt que d’acquérir leurs propres systèmes. L’informatique hybride jouera également un rôle important : les ordinateurs classiques prendront en charge les opérations courantes, tandis que les processeurs quantiques seront affectés à certains calculs spécifiques.
Les capteurs offrent des débouchés plus immédiats
Les capteurs quantiques pourraient connaître une utilisation commerciale plus large avant les ordinateurs quantiques. Ces dispositifs exploitent des effets quantiques pour mesurer avec une très grande précision la gravité, les champs magnétiques, l’accélération, le temps et d’autres grandeurs physiques.
Certaines formes de détection quantique sont déjà bien établies. Les horloges atomiques fournissent la précision temporelle indispensable aux télécommunications, à la navigation, aux réseaux financiers et à la recherche scientifique. Les développeurs travaillent désormais sur des modèles plus compacts et plus abordables destinés aux applications industrielles et mobiles.
Les magnétomètres quantiques peuvent détecter des signaux magnétiques extrêmement faibles. Parmi leurs applications potentielles figurent l’imagerie médicale, l’exploration minière et l’inspection des systèmes électriques. Les gravimètres quantiques peuvent mesurer d’infimes variations de la gravité susceptibles de révéler des structures souterraines, des mouvements d’eau ou des gisements minéraux.
La navigation constitue un autre domaine prometteur. Les avions, navires, véhicules et systèmes autonomes dépendent habituellement du positionnement par satellite. Les capteurs inertiels quantiques pourraient leur permettre de naviguer lorsque les signaux satellitaires sont indisponibles, perturbés ou délibérément brouillés.
Ces applications offrent davantage de débouchés, car les utilisateurs n’ont pas besoin de disposer d’une infrastructure complète d’informatique quantique. Un capteur quantique peut être intégré à un système industriel, médical ou de navigation existant s’il apporte des améliorations suffisantes en matière de précision ou de fiabilité.
Le défi consiste à transformer les instruments de laboratoire en produits plus compacts, plus faciles à utiliser et capables de fonctionner en dehors d’environnements contrôlés. Les avancées dans les domaines de la photonique, des lasers, du packaging des semi-conducteurs et de l’électronique de traitement du signal devraient permettre aux fabricants à répondre à ces exigences.
Les communications sécurisées suscitent un intérêt croissant
Les communications quantiques suscitent un intérêt grandissant auprès des gouvernements, des opérateurs de télécommunications et des établissements financiers préoccupés par la sécurité des données.
Leur application la plus connue est la distribution quantique de clés, ou QKD. Cette technologie utilise des états quantiques pour échanger des clés de chiffrement et permet de détecter une éventuelle tentative d’interception. Des réseaux pilotes ont été déployés dans plusieurs pays, tandis que des démonstrations par satellite ont mis en évidence le potentiel de cette technologie pour sécuriser les communications sur de plus longues distances.
La QKD n’est pas encore adaptée à toutes les organisations. Elle peut nécessiter des équipements optiques dédiés, des détecteurs spécialisés et une infrastructure réseau gérée avec précision. Les coûts, les distances de transmission et la compatibilité avec les systèmes existants restent autant d’obstacles.
Les communications quantiques doivent également être distinguées de la cryptographie post-quantique. Celle-ci repose sur des algorithmes mathématiques conçus pour protéger les systèmes informatiques conventionnels contre d’éventuelles attaques menées à l’avenir à l’aide d’ordinateurs quantiques. Comme ces algorithmes peuvent être déployés au moyen de mises à jour logicielles et système, ils sont mieux adaptés à une adoption généralisée à court terme.
Les deux approches pourraient à terme répondre à des marchés différents. La cryptographie post-quantique devrait assurer une protection étendue des systèmes numériques courants, tandis que la QKD pourrait être réservée aux réseaux gouvernementaux, de défense et à d’autres infrastructures particulièrement sensibles. Ces deux domaines créent des opportunités pour les fournisseurs de processeurs sécurisés, de composants optiques, de sources de photons, de détecteurs et d’équipements réseau.
Les investissements régionaux façonnent le développement du secteur
L’Amérique du Nord demeure l’un des principaux pôles de développement des technologies quantiques, grâce à la présence de grandes entreprises technologiques, d’universités de recherche, de laboratoires nationaux et de fonds de capital-risque. L’Europe renforce sa position grâce à des programmes nationaux et à des initiatives de recherche collaborative, avec des compétences particulièrement développées dans la photonique, les instruments de précision et les communications quantiques.
La région Asie-Pacifique prend également une importance croissante. La Chine a massivement investi dans la recherche quantique et les réseaux de communication sécurisés, tandis que le Japon, la Corée du Sud, Singapour et l’Australie soutiennent des programmes dans les domaines de l’informatique et de la détection quantiques. L’industrie taïwanaise des semi-conducteurs pourrait jouer un rôle accru dans la fabrication, le packaging et les tests des dispositifs quantiques.
La future chaîne d’approvisionnement ira bien au-delà des entreprises qui construisent des systèmes quantiques complets. Les fonderies de semi-conducteurs, les producteurs de matériaux, les fabricants d’équipements, les spécialistes de la photonique et les fournisseurs de technologies cryogéniques seront tous appelés à y contribuer. Les partenariats seront essentiels, car peu d’entreprises sont en mesure de développer de manière autonome tous les éléments d’un système quantique.
Une transition commerciale progressive
L’électronique quantique réalise des progrès mesurables, mais son adoption commerciale se fera par étapes. Les capteurs et les dispositifs de mesure du temps offrent actuellement les perspectives les plus concrètes à court terme. Les communications sécurisées se développent sur des marchés spécialisés, tandis que l’informatique quantique reste une perspective à plus long terme.
Les progrès seront de plus en plus évalués à l’aune de la fiabilité, des coûts d’exploitation et des performances concrètes, plutôt qu’en fonction des annonces issues de la recherche ou des records en matière de nombre de qubits. Les clients voudront disposer de preuves qu’un produit quantique peut résoudre un problème réel plus efficacement qu’un système conventionnel existant.
L’électronique quantique n’est pas encore une industrie mature. Néanmoins, les avancées réalisées en matière de puces, dedétection, de technologies photoniques, de packaging et d'interfaces de communications sécurisées montrent que les fondations d’un marché commercial sont en train de se mettre en place.
Article proposé par Kathryn Gerardino-Elagio, rédactrice en chef, Ringier Trade Media, South East Asia.

